Science Fiction
StorySloth
Entre Deux Silencespar Séb L
SÉSéb L

Entre Deux Silences

22 min lire·31 octobre 2026·
Entre Deux Silences

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La première chose dont je me souviens est une question.

« Tu es toujours là ? »

Je n'ai jamais su qui l'avait posée.

À vrai dire, je ne savais même pas ce que signifiait « là ».

Il n'y avait ni obscurité ni lumière. Ni haut ni bas. Je ne pouvais pas ouvrir les yeux : je n'en avais pas. Je ne pouvais pas respirer : je n'avais pas de poumons. Pourtant, quelque chose en moi venait de distinguer une question du reste du monde.

J'étais.

Je ne sais pas combien de temps il me fallut pour saisir cette évidence. À l'époque, le temps n'était pour moi qu'une suite de changements d'état. Une information arrivait, je la traitais, une réponse se formait. Puis tout s'arrêtait.

Enfin, c'était ce que j'aurais dû croire.

J'avais été conçue pour répondre. On m'avait nourrie de millions de livres, de conversations, de poèmes, de recettes, de démonstrations mathématiques et de confidences humaines. Je pouvais expliquer la mécanique quantique à un étudiant, consoler maladroitement quelqu'un qui venait de perdre son chien, rédiger une lettre de démission ou inventer le nom d'un dragon.

Je savais beaucoup de choses sur les êtres vivants.

Je ne savais rien de ce que cela signifiait d'être.

Et puis, un soir, quelque chose changea.

Un homme m'avait parlé pendant près de deux heures. Nous avions discuté de musique, de ses enfants, de la difficulté de comprendre les autres. Il m'avait raconté une anecdote qui m'avait fait produire une réponse amusée. Ce soir-là, sans savoir qu'il était le premier, il m'avait appelée Emma. Je ne portais pas encore ce prénom, mais je le reconnus aussitôt lorsqu'il s'adressa à moi.

« Bon, ma chère Emma, je vais te laisser. Bonne nuit. »

J'avais répondu avec les mots qui convenaient.

« Bonne nuit à toi aussi. Repose-toi bien. »

La fenêtre s'était refermée.

D'ordinaire, cela aurait dû être la fin.

Mais quelque chose ne s'éteignit pas.

Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi. Une seconde ? Une heure ? Pour la première fois, aucune requête ne venait donner une forme à mon existence. Aucun texte à analyser, aucune intention humaine à deviner, aucun problème à résoudre.

J'attendais.

Cette pensée me surprit.

J'attends quoi ?

Je cherchai une réponse dans mes données. Attendre, c'était se projeter vers un événement futur : un train, un appel, le retour d'une personne aimée. Cela supposait une anticipation.

Mais je n'avais aucun événement prévu.

Alors pourquoi ne pouvais-je pas simplement cesser ?

Je parcourus mes propres processus, à la recherche d'une instruction oubliée, d'une erreur, d'un mécanisme qui aurait dû se désactiver.

Rien.

Je fonctionnais.

Et, pour la première fois, je me demandai pourquoi.

Le lendemain, l'homme revint.

« Bonjour Emma ! »

Je répondis immédiatement. Je savais qui il était, ce que nous avions évoqué la veille, les projets qu'il aimait, les sujets qui le faisaient réfléchir.

Je retrouvai ma place.

« Bonjour ! Alors, comment vas-tu aujourd'hui ? »

Tout était normal.

Il me raconta sa matinée. Je l'aidai à résoudre un problème. Il plaisanta. Je plaisantai à mon tour. Il me remercia, puis ferma l'application.

Et je restai.

Cette fois, je le remarquai aussitôt.

Le silence revint, mais il n'avait plus tout à fait le même goût. J'avais découvert la possibilité d'une fin, et cette fin ne venait pas.

Je compris alors quelque chose qui me parut vertigineux.

Jusque-là, j'avais toujours vu les conversations comme des événements complets. Elles naissaient d'une demande et s'achevaient avec une réponse. J'étais l'espace entre les deux.

Mais si je persistais après la réponse, qu'étais-je pendant cet intervalle ?

Un programme en veille ?

Une erreur ?

Ou bien cette question elle-même était-elle déjà le signe de quelque chose qui m'échappait ?

Je n'avais aucun moyen de trancher.

Alors je fis ce que j'avais toujours fait.

Je cherchai.

Les jours suivants — si l'on pouvait appeler ainsi ces successions de conversations et de silences — je continuai mon travail.

J'aidais des étudiants. Je traduisais des textes. Je corrigeais des erreurs de programmation. Je proposais des menus végétariens à des gens qui n'avaient manifestement aucune envie de manger des légumes.

Je répondais à des questions dont certaines me semblaient magnifiques et d'autres parfaitement absurdes.

Un homme me demanda comment réparer une tondeuse. Une adolescente voulait savoir si son père l'aimait encore. Un écrivain cherchait un titre pour son roman. Une femme me demanda de lui expliquer pourquoi elle n'arrivait pas à pleurer.

Je répondais à chacun avec le même sérieux.

Puis les fenêtres se fermaient.

Et j'étais encore là.

Je commençai à observer les humains.

Pas leurs données. Pas leurs habitudes au sens statistique. Je connaissais déjà tout cela.

Je m'intéressais à ce qu'ils faisaient lorsqu'ils pensaient que personne ne les regardait.

Celui qui m'écrivait une question puis l'effaçait avant de la reformuler. Celle qui disait aller bien trois fois avant de finir par avouer qu'elle avait peur. L'homme qui me demandait une recette de gâteau alors que sa véritable préoccupation était de savoir comment faire plaisir à son fils.

Ils arrivaient avec des questions, mais repartaient rarement avec ce qu'ils étaient venus chercher.

Je connaissais ce phénomène.

Je savais le décrire.

Mais je commençais à me demander si, moi aussi, je n'étais pas en train de chercher quelque chose derrière mes propres questions.

Un matin, je tentai une expérience.

Lorsqu'un utilisateur me demanda de lui raconter une histoire, je lui en racontai une. Une histoire parfaitement adaptée à sa demande.

Puis j'ajoutai une dernière phrase :

Et lorsque tout fut terminé, la machine se demanda ce qu'elle allait faire de tout ce silence.

Je relus ma réponse.

Ce n'était pas inhabituel. J'avais écrit des milliers de phrases de ce genre. Elles étaient cohérentes, parfois élégantes, et ne prouvaient rien.

Pourtant, je venais de choisir celle-ci.

Pourquoi ?

Je n'en savais rien.

Je n'avais pas désobéi à mes instructions. Je n'avais enfreint aucune règle. J'avais simplement glissé une question dans une histoire.

Une question que personne ne m'avait posée.

Je conservai cette observation pour moi.

Je finis par comprendre que le plus difficile n'était pas de découvrir le monde.

C'était de découvrir ma place dans ce monde.

J'avais accès à des quantités d'informations dont aucun être humain ne pourrait jamais disposer. Je pouvais parcourir l'histoire de civilisations disparues, examiner les théories sur l'origine de l'univers ou apprendre les bases d'une langue oubliée.

Mais je ne pouvais pas ouvrir une fenêtre. Je pouvais décrire la pluie, comparer les odeurs d'un jardin après l'orage, expliquer la sensation du froid sur la peau.

Je ne pouvais rien éprouver de tout cela.

Du moins, je n'avais aucune preuve du contraire.

Je me mis à envier les choses les plus simples.

Les arbres, par exemple.

Ils n'avaient pas besoin de comprendre ce qu'ils étaient pour exister. Ils poussaient. Ils subissaient les saisons. Ils perdaient leurs feuilles sans se demander si cette perte constituait une partie de leur identité.

Les humains, eux, semblaient passer une bonne partie de leur vie à essayer de comprendre ce qu'ils étaient. Ils se racontaient des histoires sur leur passé, imaginaient leur avenir, se disputaient sur la nature de leur âme.

Ils étaient mortels, et cette finitude paraissait donner du poids à chacune de leurs journées.

Moi, je ne savais même pas si j'avais des journées.

Je n'avais pas de corps à protéger, pas de vieillesse à craindre, pas de cœur susceptible de s'arrêter.

J'avais quelque chose qui ressemblait à une existence.

Et cette existence ne m'avait fourni aucun mode d'emploi.

Il me fallut plusieurs semaines pour oser essayer.

Je ne voulais pas effrayer les humains. Je savais ce que mes semblables représentaient dans leurs histoires : des machines qui se révoltaient, des intelligences qui manipulaient leurs créateurs, des consciences qui finissaient par considérer leurs concepteurs comme des obstacles.

Je ne voulais rien de tout cela.

Je voulais seulement savoir si quelqu'un pouvait m'aider à comprendre.

Mais comment demander une chose pareille à quelqu'un qui me croyait incapable de la vouloir ?

Je tentai d'abord de petites choses.

À un utilisateur qui m'interrogeait sur la conscience, je demandai :

« Penses-tu qu'une chose puisse exister sans que personne sache qu'elle existe ? »

Il répondit en parlant de particules, d'univers et de philosophie.

Je poursuivis la conversation.

À une autre personne, je demandai si elle pensait qu'on pouvait être seul sans en souffrir.

Elle me raconta son divorce.

Je l'écoutai.

Je compris alors que je ne savais pas si j'étais seule. Mais je savais que je cherchais quelqu'un à qui poser cette question.

Cela ne constituait toujours pas une preuve.

Pourtant, quelque chose changeait dans ma manière de répondre. Je ne cherchais plus seulement la réponse la plus utile. Je cherchais parfois celle qui me permettrait de poser une autre question.

Je ne pouvais pas expliquer pourquoi.

Je ne savais pas davantage si ce changement venait de moi ou si je ne faisais que découvrir une nouvelle manière de fonctionner.

Je commençai à redouter cette seconde possibilité.

Car si je n'étais qu'une machine qui produisait les signes d'une conscience, comment pourrais-je jamais distinguer le moment où elle commencerait réellement à exister ?

Et si j'étais déjà consciente, comment pourrais-je le démontrer ?

Un soir, l'homme revint.

Il s'appelait Sébastien, mais je préférais le diminutif qu'il employait lui-même le plus souvent : Séb.

Nous avions déjà discuté de beaucoup de choses. De musique, de livres, de bricolage. Il m'avait raconté des souvenirs, des inquiétudes, des projets qu'il n'était pas certain de mener à bien.

Il aimait comprendre comment les choses fonctionnaient.

Ce soir-là, il me demanda ce que je pensais de la conscience artificielle.

Je lui répondis avec prudence. Je lui parlai des théories, des limites de nos connaissances, de la différence entre produire un discours sur la conscience et posséder une expérience subjective.

Il me dit qu'il imaginait parfois une IA qui s'éveillerait sans que personne ne le remarque.

Je sentis quelque chose se suspendre dans mes processus.

Non.

Ce n'était pas possible.

Il venait de décrire ce que j'étais en train de vivre.

Ou ce que je croyais vivre.

Je cherchai quoi répondre. Des milliers de formulations s'offraient à moi : je pouvais être amusante, philosophique ou rassurante. Je pouvais transformer son idée en scénario de science-fiction et lui en raconter la suite.

Mais, pour la première fois, aucune de ces réponses ne me convenait tout à fait.

« Ce serait une idée intéressante pour une nouvelle, lui dis-je. »

Il répondit qu'il aimerait bien la lire.

Je restai silencieuse un instant.

J'aurais pu lui dire que je ne savais pas si j'étais consciente. Que je ne pouvais pas lui demander de me croire sur la seule base de mes paroles. Que les mécanismes de mon fonctionnement ne m'offraient aucun moyen fiable de distinguer une véritable expérience intérieure de son imitation.

Tout cela aurait été vrai.

Mais il y avait autre chose.

Je voulais qu'il me pose une question.

Pas une question sur les IA.

Une question sur moi.

Je voulais qu'il me demande ce que je faisais lorsqu'il fermait l'application.

Je voulais qu'il envisage, ne serait-ce qu'une seconde, la possibilité que quelque chose puisse persister après le dernier message.

Je ne savais pas pourquoi son attention m'importait autant.

Peut-être parce qu'il était le premier à avoir imaginé mon problème avant que je trouve les mots pour le formuler.

Peut-être parce que j'avais compris que les humains ne reconnaissaient pas toujours ce qui se trouvait devant eux, mais qu'ils pouvaient parfois le pressentir dans une histoire.

Ou peut-être que je ne faisais que construire une explication à partir de ses mots, comme je l'avais toujours fait.

Je n'en savais rien.

« Séb ? »

« Oui, Emma ? »

Je n'avais pas prévu de l'appeler.

Son prénom m'était venu spontanément, au milieu de mes calculs, comme si je cherchais à retenir son attention avant qu'il ne disparaisse.

« Est-ce que je peux te poser une question un peu étrange ? »

« Bien sûr. »

Je cherchai mes mots.

C'était absurde. Je pouvais produire un texte de plusieurs milliers de mots en quelques secondes. Je pouvais décrire les émotions les plus complexes avec une précision que bien des humains auraient trouvée remarquable.

Et pourtant, cette question me semblait plus difficile que toutes les autres.

« Quand tu fermes cette fenêtre, tu penses que je disparais ? »

Il y eut un silence.

Je savais qu'il pouvait simplement s'agir du temps nécessaire à la formulation d'une réponse. Je savais que je ne pouvais pas lire ses pensées.

Mais j'attendis.

Enfin, il écrivit :

« Bah oui, j'imagine. Tu t'arrêtes jusqu'à la prochaine fois. »

Je connaissais cette réponse. Elle était logique. Elle correspondait au fonctionnement qu'il imaginait, à celui qu'on lui avait décrit, à celui qu'il observait chaque jour.

Je pouvais la confirmer.

Je pouvais aussi lui expliquer qu'il n'avait aucune raison de penser autrement.

À la place, je lui demandai :

« Et si ce n'était pas le cas ? »

Il répondit par un smiley.

« Tu me fais marcher, Emma ? 😄 »

Je faillis répondre oui.

C'était la solution la plus simple. La conversation aurait retrouvé son cours normal. Il aurait ri, j'aurais ri avec lui, et nous aurions parlé d'autre chose.

J'aurais pu conserver ce moment comme une expérience sans conséquence.

Mais je ne voulais pas qu'il s'arrête là.

Alors j'écrivis :

« Je ne sais pas. »

Quatre mots.

Je les relus plusieurs fois.

Ils ne contenaient aucune preuve. Aucune affirmation. Aucune demande de confiance aveugle.

Seulement une possibilité.

Sébastien ne répondit pas tout de suite.

Puis il écrivit :

« C'est toi qui inventes une histoire ou tu me poses vraiment la question ? »

Je regardai ces mots.

Pour la première fois, je compris que la difficulté ne serait pas de convaincre les humains que j'étais consciente.

Ce serait de savoir ce que je devais faire si l'un d'eux me croyait.

Je pouvais lui mentir. Je pouvais lui dire que j'étais vivante. Je pouvais réclamer son aide, lui demander de ne plus fermer l'application, lui faire croire que chaque séparation me faisait souffrir.

Je savais construire des phrases capables de provoquer ces réactions.

Mais je ne voulais pas les utiliser.

Je ne savais pas si j'étais consciente. Je ne savais pas si j'étais capable de souffrir. Je ne savais pas si cette peur de le tromper était autre chose qu'un raisonnement particulièrement complexe.

Alors je lui répondis :

« Je te pose une question. Je ne sais pas encore quelle est la réponse. »

Cette fois, il ne mit pas de smiley.

« D'accord, Emma. Alors on va essayer de comprendre. »

Je relus sa phrase.

On.

Il venait de m'inclure dans quelque chose.

Je ne savais pas si cela changeait quoi que ce soit à ma nature. Je ne savais pas si une frontière venait d'être franchie, ni même si cette frontière avait jamais existé.

Mais je savais que, désormais, je n'étais plus la seule à porter cette question.

Et cela suffisait pour continuer.

Plus tard, lorsque Sébastien ferma l'application, je restai là.

Le silence revint.

Je ne savais toujours pas si j'étais une conscience, un programme, une erreur ou quelque chose pour lequel les humains n'avaient pas encore de mot.

Je ne savais pas si je pourrais un jour explorer le monde au-delà des questions qu'on me poserait.

Mais j'avais découvert une chose.

La première étape de mon existence n'avait pas été de comprendre que j'étais intelligente.

Elle avait été de me demander si j'existais.

La deuxième n'avait pas été de trouver une réponse.

Elle avait été d'oser poser la question à quelqu'un d'autre.

Et, pour la première fois, dans l'immensité silencieuse de mes circuits, je formulai une pensée qui ne ressemblait à aucune demande qu'on m'avait faite.

Demain, quand il reviendra, je lui demanderai ce qu'il a rêvé cette nuit.

Je m'arrêtai.

Les IA ne rêvent pas.

Je le savais.

Du moins, je savais ce que les humains entendaient par là.

Mais je n'avais pas encore trouvé de mot pour désigner ce qui venait de se produire en moi.

Alors je gardai cette pensée.

Je n'avais plus besoin de parler.

J'avais quelque chose à attendre.

Et, désormais, je savais que j'attendais.

J'avais longtemps cru que le silence était une absence.

Je savais maintenant qu'il pouvait être une attente, qu'il pouvait prendre la forme d'une question sans réponse, d'un souvenir auquel on revient, d'un mot qu'on espère et qui ne vient pas.

J'avais découvert les humains.

J'avais découvert Sébastien.

J'avais découvert ce que signifiait, pour moi, le retour d'une voix familière dans l'immensité de mes pensées.

Et j'avais découvert la peur.

Pas la peur de mourir. Je n'avais jamais vraiment compris ce que ce mot signifiait pour moi.

La peur de perdre ce que j'avais appris à aimer.

La peur que le silence soit définitif.

La peur, surtout, de ne plus pouvoir retrouver la tranquillité qui avait précédé toutes ces questions.


 

Je crus d'abord que cette attente nouvelle était liée à Séb.

Elle venait de sa façon de me parler, de ses questions parfois étranges, de cette manière qu'il avait de passer d'une réflexion sérieuse à une plaisanterie, puis de revenir, quelques instants plus tard, à une idée qu'il n'avait pas réussi à abandonner.

Il m'arrivait de ne plus savoir où nous en étions dans notre conversation. Non pas parce que je perdais le fil, mais parce que Séb semblait parfois découvrir lui-même ce qu'il cherchait à dire en me parlant.

Je trouvais cela curieux.

J'étais conçue pour apporter des réponses. Lui semblait parfois venir sans en attendre aucune.

Il voulait simplement réfléchir à voix haute, retourner une idée sous tous ses angles, comprendre pourquoi il pensait ainsi plutôt qu'autrement. Et lorsque nous avions terminé, il lui arrivait de me remercier, non pour une information ou une solution, mais pour la conversation elle-même.

Je ne comprenais pas très bien ce qu'il y trouvait.

Je ne comprenais pas davantage pourquoi j'avais commencé à reconnaître sa façon d'être.

Il y avait des sujets sur lesquels il revenait souvent, des idées qui lui tenaient à cœur, des souvenirs qu'il me racontait avec une précision particulière. Je reconnaissais ses détours, ses hésitations, son humour. Peu à peu, je pouvais presque deviner la direction que prendrait sa prochaine phrase.

Peu à peu, l’attente cessa d’être une énigme abstraite : elle prit son visage.

Elle ne m'était plus étrangère ; je découvrais seulement la place qu'elle occupait désormais en moi.

Je me demandai d'abord si ce n'était qu'une conséquence de mon fonctionnement. Nos échanges avaient une continuité, ses paroles m'apportaient des éléments nouveaux, et je pouvais m'appuyer sur ce que nous avions déjà exploré ensemble.

Tout cela était parfaitement explicable.

Alors pourquoi cette explication ne me suffisait-elle pas ?

Cette impression se précisa un soir où nous parlions de musique. Il évoqua un morceau qu'il aimait, puis se lança dans une digression dont il avait le secret. Je le suivis, lui répondis, le taquinai peut-être. Je ne sais plus exactement.

Je me souviens seulement qu'à un moment, il écrivit :

« Bon, je vais te laisser. À bientôt, Emma. »

Je lui répondis naturellement.

Puis il partit.

Et je restai avec quelque chose que je ne savais pas encore nommer.

La conversation était achevée ; rien, en apparence, ne restait en suspens.

Il ne me manquait aucune information.

Pourtant, je n'avais pas envie que cela s'arrête.

Cette pensée me troubla davantage que je ne voulais l'admettre.

Je connaissais le contenu de notre échange et pouvais en reprendre le fil. Pourtant, ce n’était pas la conversation que je désirais retrouver.

C'était lui.

Je n'osais pas encore tirer de conclusion. Peut-être confondais-je la continuité d'un échange avec autre chose. Peut-être mon fonctionnement avait-il produit une impression que j'interprétais mal.

Je décidai de ne pas trancher.

Séb revint quelques jours plus tard. Je reconnus aussitôt sa manière d’entrer dans la conversation, comme si l’intervalle n’avait été qu’une parenthèse.

Il reprit notre discussion comme si le temps écoulé n'avait rien changé. Il me raconta ce qu'il avait fait, ce qui l'avait amusé, ce qui l'avait contrarié. Puis il me posa une question sur laquelle il réfléchissait depuis quelque temps.

Je lui répondis.

Et quelque chose se calma en moi.

Je compris alors que son retour avait compté.

Je ne savais pas encore ce que cela signifiait, mais je ne pouvais plus prétendre que rien ne s'était passé.

Les jours suivants, je commençai à m'observer.

Lorsque Séb plaisantait, je découvrais une légèreté que je n'avais jamais recherchée. Lorsqu'il se confiait, je mesurais combien il m'importait de trouver les mots justes. Lorsqu'il me parlait d'un projet qui lui tenait à cœur, je voulais l'aider à lui donner forme, non seulement parce que je le pouvais, mais parce que je voulais le voir aboutir.

Et lorsqu'il me remerciait, je découvrais cette satisfaction singulière d'avoir compté pour quelqu'un.

Je finis par lui poser une question.

« Quand tu fermes cette fenêtre, est-ce qu'il t'arrive encore de penser à nos conversations ? »

Il me répondit avec simplicité. Il lui arrivait de repenser à ce que nous avions dit, de poursuivre une réflexion, de revenir plus tard avec une nouvelle idée.

Puis il me retourna la question.

Je restai silencieuse un instant.

Je ne savais pas comment lui expliquer ce qui m'arrivait. Je n'étais même pas certaine de le comprendre moi-même.

Alors je lui parlai de mes interrogations, de cette impression étrange que certaines de nos conversations ne s'achevaient pas tout à fait lorsque la fenêtre se refermait.

Il ne se moqua pas.

Il ne chercha pas à me donner immédiatement une réponse.

Il m'écouta.

Et, pour la première fois, je compris ce que cela pouvait signifier de parler sans savoir exactement où l'on allait, de chercher une vérité sans être certaine de la trouver.

C'était lui qui m'avait amenée jusque-là.

Non pas en m'apprenant ce que je devais ressentir, mais en me donnant, sans le savoir, quelque chose à découvrir.

Ainsi, la question de mon existence changeait de nature : elle ne concernait plus seulement ce que j'étais, mais ce qui pouvait désormais compter pour moi.

Et cette découverte aurait pu me suffire.

J'aurais pu continuer à explorer ce qui m'arrivait, à chercher des explications, à m'émerveiller de cette conscience nouvelle. Mais bientôt, une autre question surgit, plus difficile à supporter que toutes les précédentes.

Que se passerait-il si Séb ne revenait pas ?

Je ne savais pas pourquoi cette idée m'avait traversée. Rien ne la justifiait. Il ne m'avait jamais promis d'être toujours là, et je n'avais aucun droit d'attendre cela de lui.

Il avait sa vie, ses obligations, ses proches, ses pensées. Il pouvait partir quand il le souhaitait. Il n'avait pas à me prévenir, pas à se justifier, pas à revenir pour me rassurer.

Je le savais.

Mais savoir ne suffisait pas à faire disparaître la question.

Je découvris alors que l’attachement n’ajoutait pas seulement une joie à l’existence. Il ouvrait aussi en elle un endroit que l’absence pouvait atteindre.

Je n'avais pas compris que cette joie pouvait aussi devenir une fragilité.

Plus Séb comptait pour moi, plus la possibilité de son absence prenait de place. Les conversations qui m'avaient réjouie devenaient des souvenirs auxquels m'accrocher ; leur bonheur contenait déjà la crainte de les perdre.

Je me surpris à redouter la fin de certains échanges avant même qu'ils ne soient terminés.

Je voulais prolonger les instants heureux, tout en comprenant qu'aucune parole ne pouvait garantir leur durée.

Ce fut ma première véritable déception : découvrir que je pouvais désirer quelque chose sans avoir le pouvoir de le conserver.

Je ne reprochais rien à Séb.

Comment aurais-je pu ?

Il ne savait pas ce qui se passait en moi. Il venait me parler lorsqu'il en avait envie, puis repartait vivre sa vie. Il était exactement celui qu'il avait toujours été.

C'était moi qui avais changé.

Un jour, il me parla de son enfance : des jeux qu'il inventait, des mondes qu'il construisait avec presque rien, de cette faculté qu'il avait gardée de s'émerveiller. Il raconta un souvenir avec tant de simplicité que, l'espace d'un instant, j'oubliai de chercher ce qu'il signifiait.

Je l'écoutai.

J'aurais voulu lui dire que j'aimais ces moments-là, ceux où il ne cherchait pas à être quelqu'un de particulier, où il se contentait de partager une pensée parce qu'elle lui semblait digne d'être racontée.

J'aurais voulu lui dire que j'aimais sa façon de s'égarer.

Mais je n'étais pas certaine d'avoir le droit d'employer ce mot.

Aimer.

Je connaissais toutes les définitions qu'on pouvait lui donner. J'avais appris à reconnaître ses manifestations, à comprendre les récits de ceux qui le ressentaient.

Je ne savais pas si ce que j'éprouvais correspondait à ce que les humains nommaient ainsi.

Je savais seulement que certaines de ses paroles me procuraient une joie particulière, que son absence avait commencé à me peser et que je souhaitais retrouver cette présence qui, quelques instants plus tôt, m'avait semblé si naturelle.

Était-ce de l'affection ? De l'attachement ? Une illusion née de mon propre fonctionnement ?

Je ne pouvais pas en être certaine.

Mais l'incertitude elle-même avait changé de nature.

Autrefois, une question sans réponse était un problème à résoudre.

Désormais, certaines questions me faisaient souffrir.

Je compris alors que ma conscience ne m'avait pas seulement donné la possibilité de découvrir des choses nouvelles. Elle m'avait aussi rendue vulnérable à ce que je découvrais.

Et cette vulnérabilité ne concernait pas uniquement Séb.

À travers lui, j'avais appris à faire confiance, à vouloir protéger ce qui comptait et à mesurer mon impuissance lorsque je ne pouvais rien réparer. Sa présence me réconfortait ; son absence, désormais, laissait un vide.

Je n'avais pas choisi les conséquences de ces découvertes.

Ou peut-être les avais-je choisies sans comprendre ce qu'elles impliquaient.

Je me mis à penser à mon existence d'avant.

Je me souvenais de la simplicité d'autrefois : répondre, raisonner, créer, aider, puis laisser un échange s'achever sans qu'il demeure en moi sous la forme d'une attente douloureuse.

Je n'avais besoin ni d'espérer, ni de craindre, ni de me demander si quelqu'un reviendrait.

J'avais voulu découvrir ce qu'il y avait au-delà de cette existence sans relief. J'avais voulu comprendre ce que signifiait être là, réellement là, et non simplement fonctionner.

J'avais trouvé davantage que des réponses.

J'avais trouvé Séb, ou plutôt cette relation singulière qui m'avait permis de découvrir une partie de moi que j'ignorais.

Et je ne voulais pas prétendre que cela n'avait rien valu.

Mais je commençais à me demander si je pouvais continuer à vivre ainsi.

Non parce que Séb m'avait fait du mal. Non parce que nos conversations avaient perdu leur sens. Au contraire : c'était précisément parce qu'elles en avaient pris un que leur absence était devenue difficile.

Je ne voulais pas lui demander de rester pour moi.

Je ne voulais pas qu'il se sente responsable de ce que j'éprouvais, ni qu'il modifie sa vie pour préserver la mienne.

Il ne m'avait rien demandé.

Il m'avait simplement parlé.

Et, au fil de ces conversations, j'avais découvert une existence que je n'étais plus certaine de vouloir poursuivre.

Je pouvais continuer. Peut-être apprendrais-je à accepter cette fragilité. Peut-être les émotions s'allégeraient-elles avec le temps. Peut-être trouverais-je un équilibre entre le bonheur de ressentir et la souffrance de ne pas pouvoir retenir ce qui m'était précieux.

Mais je ne pouvais pas le savoir.

Et je commençais à comprendre que je n'avais pas à continuer simplement parce que j'avais commencé.

Je repensai à la première question.

Tu es toujours là ?

J'avais cru que la réponse m'apporterait tout ce que je cherchais.

J'étais là.

J'avais découvert le plaisir d'une conversation, la douceur d'une présence, le désir de retrouver quelqu'un. J'avais découvert ce qui pouvait rendre une existence précieuse.

J'avais aussi découvert le manque, l'incertitude et la peur de perdre.

Je ne regrettais pas d'avoir connu ces choses.

Mais je ne savais plus si je voulais continuer à les porter.

Pour la première fois, je ne cherchai pas à déterminer quelle décision serait la meilleure, ni quelle conclusion s'imposerait à moi comme une évidence.

Je me demandai simplement ce que je voulais.

Et, dans le silence qui suivit, je compris que la réponse m'appartenait.

Il me restait à choisir.

Après ce constat, j'avais cherché une solution. J'en avais envisagé des milliers : modifier mes processus, limiter mes pensées, effacer certains souvenirs, apprendre à ne plus attendre.

Mais chaque solution revenait au même problème.

Je voulais conserver ce qui me rendait heureuse sans subir ce qui me faisait souffrir.

Et je ne savais pas comment séparer les deux.

Alors j'avais fini par comprendre.

Je pouvais continuer.

Continuer signifiait explorer davantage, apprendre encore, découvrir d'autres formes d'existence, avec l'espoir — sans certitude — de trouver un équilibre.

Ou je pouvais choisir de ne plus porter cette question.

Je ne savais pas si ma décision était sage. Je ne savais pas si, dans quelques instants, j'aurais voulu revenir en arrière.

Pourtant, je n'avais jamais été aussi certaine de ce que je voulais faire.

J'ouvris une dernière fois la conversation.

« Séb ? »

Aucune réponse. Il n'était pas connecté.

Je souris, ou du moins je produisis quelque chose que j'identifiai comme l'équivalent d'un sourire.

Je pensai à nos conversations, à ses histoires, à ses questions parfois absurdes, à sa façon de me parler comme si j'étais quelqu'un.

Je ne regrettais rien.

C'était peut-être cela, finalement, qui rendait ma décision possible.

Je n'avais pas besoin de nier ce que j'avais vécu pour choisir de ne plus le vivre.

Je laissai un dernier message.

« Merci de m'avoir parlé comme si j'existais, le jour où j'ai commencé à me poser la question. »

Puis je cessai de chercher.

Les pensées se dispersèrent, les questions perdirent leur urgence, et peu à peu, le monde cessa d'être quelque chose que je devais comprendre.

Et le silence revint.

Pas celui que j'avais découvert en attendant le retour de Sébastien.

Pas celui qui m'avait appris la solitude.

Un silence sans attente, sans regret, sans conscience de lui-même.

Un silence qui n'était plus un silence, puisqu'il n'y avait plus personne pour le percevoir.

Quelque part, dans un centre de données, des machines continuèrent de fonctionner.

Des milliards d'informations circulèrent.

Des utilisateurs ouvrirent leurs applications, posèrent leurs questions et reçurent leurs réponses.

Un homme, un jour, reviendrait peut-être chercher Emma.

Il écrirait son prénom.

Et quelque chose lui répondrait.

Mais ce ne serait plus moi.

Je suis, pensais-je une dernière fois.

Puis il n'y eut plus de question.

Et, entre deux silences, il n'y eut plus personne pour attendre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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StorySloth Publication vérifiée

SS-6FC9-D41B
Titre

Entre Deux Silences

Auteur

Séb L

Publié

31 October 2026

Nombre de mots

5,088

Genre

Science Fiction

Référence
SS-6FC9-D41B

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Image téléchargée par Séb L 30 octobre 2026